Suivant le chemin Stevenson du Puy en Velay au Monastier sur Gazeille via Coubon, Eric Poindron nous fait partager sa randonnée et l'aventure de Robert Louis Stevenson.

 

Du Puy-en-Velay au Monastier-sur-Gazeille par le Chemin Stevenson
Eric Poindron

Après maintes visites au Puy et pas mal de temps à mener joyeuse vie avec mes conseillers, un sac de couchage fut dessiné, fabriqué et apporté chez moi en triomphe. Stevenson

Le Puy en Velay en Haute-LoireLes chants sont les premières déraisons quand les jambes s'activent et que l'estomac fulmine. Des paillardises de pacotille sur le bord des routes qui viennent vous chatouiller la langue. Indiscipliné et grivois, voilà ce que j'écrirais sur ma carte de visite si j'en possédais une. J'invente des chansons pour me distraire. Jadis au couvent de Dieu, à La Belle Dieu, Y avait des abbesses, y avait pas d'ânesses / Elles chiaient le cul à l'air, le cul en l'air... Les commodités, c'était des planches trouées / Sous les échauguettes, filait un petit ru / Les bonnes demoiselles faisaient leurs besoins dessus / Elles se défroquaient sur la lunette et proposaient leurs culs bénis aux passants / À La Belle Dieu / Ta plus d'abbesses /... Qui chient le cul en l'air, le cul à l'air... Euphorie d'un second jour, apaisement et belle solitude avant les lieux sacrés et leurs pèlerins. Au pays du Velay, les souvenirs volcaniques se mélangent à la monotonie de l'horizon. Peu importe, le moindre chemin suffit puisqu'il mène au repas. Une joie simple. Essentielle. Chut, voilà la ville ! Un jour, nous quitterons les villes...

Dans la cuvette brumeuse, on peine à distinguer Le Puy-en-Velay, la très sainte. Vue sur les pics de lave et de foi. Après une extase de circonstance, je me ravise. Les villes miraculeuses ou prétendues telles me dupent depuis longtemps. Quelques pains de sucre, des souvenirs de dentelles, des clochers « m'as-tu-vu » exposés au ciel bas, chargés des vents et des pluies à venir, me ramènent, une nouvelle fois, à des humeurs monastiques, méditatives. Nul soleil comme sur les cartes postales. L'esprit est à la réflexion de l'apprenti chartreux qui hésite à entrer à la Trappe. Pourtant, quand l'estomac s'en mêle, la foi fait pâle figure. Le Puy devient une enseigne de rôtisserie géante. Nous sommes plus affamés que pèlerins. Nous sourirons à la ville, nous nous restaurerons et nous la quitterons. Notre pauvre bivouac de la veille - et son frugal repas - nous contraint à visiter dare-dare les tavernes, ainsi que l'aurait fait naguère un camelot affamé.

Les automobiles klaxonnent à tout rompre car notre ânesse ralentit l'époque. On nous rase de près. Il faut s'empresser autour de Noée qui, effrayée, cherche à larguer les amarres. Étonnement. Les passants demeurent indifférents à notre cortège. Pire, on nous sourit à l'occasion. Le Puy en Velay est une ville qui aime les ânes, c'est notable. Direction la vieille ville.
- Dépêchez, changez-vous, on va répéter...
Un « fou du roi » gesticulant comme cent diables énervés s'adresse à nous. Multicolore, chargé de clochettes et vêtu d'un étrange manteau chamarré, il attrape la bride de Noée et l'attache avec ses consours, plusieurs ânes de tailles et de couleurs différentes...
- Vous êtes dans quel groupe?
Notre étonnement et notre mutisme intriguent.
- Vous ne participez pas aux réjouissances?...
A priori, toutes les réjouissances nous réjouissent, mais ni l'ânesse ni ses conducteurs n'ont reçu d'invitation. Derrière l'aimable « fou », un véritable camp de bateleurs est dressé. Feux de joie, longues tables de bois, vaisselle d'étain et cruchons en pagaille... Des jeunes gens, guerriers, s'adonnent au fléau d'armes et à l'arbalète. Courte question de notre part, suivie d'une longue réponse de l'intrigant fanfaron. La vieille ville du Puy se prépare aux festivités Renaissance. Tous les habitants en sont. On croise des ours - vrais et faux -, des magiciens - idem -, des bourgeois, des dames galantes et des ribaudes. Des gendarmes font la circulation pour laisser défiler les gens d'armes. C'est feux d'artifice et ripaille pour plusieurs jours.

C'est la fête du roi de l'oiseau qui désignera le meilleur archer de la ville. Il faut tuer le papegeai, le perroquet en ancien français. Durant une semaine, les saltimbanques joutent et festoient. Même le maire se déguise! Quitte à décevoir notre interlocuteur, nous avouons notre humble statut de vagabonds en escale... Beau joueur, il se propose de garder Noée - et les sacs à dos - et de lui donner un peu de vieux pain pendant que nous nous restaurons. Dans la foulée, il nous offre un verre d'hypocras, un vin chaud aromatisé à la cannelle et aux épices. « Servi en hiver et souvent au dessert. » Santé...

Ainsi, chaque année, la ville s'amuse à remonter le temps. Un bon geste, c'est pour l'Histoire. On trouve sur chaque rempart des créneaux de carton-pâte et des soldats en armure. Des pont-levis improvisés se dressent à chaque coin de rue, des canons en plastique menacent, sous la surveillance de hallebardiers « roides » comme les clochers de la ville. On s'amuse du faux, on oublie les soucis et on trinque à la moindre occasion... Jadis, on avait inventé la fête du roi de l'oiseau pour empêcher les jeunes gens de fréquenter avec trop d'ardeur les tavernes. Pendant qu'ils levaient l'arbalète, ils levaient moins le coude. Aujourd'hui, c'est l'inverse. À peine la flèche décochée sur l'oiseau factice, on se rue à la buvette et ses chopes fraîches. C'est une Renaissance de pacotille qui s'imagine, bon enfant, loin des tensions et des violences du temps passé.

Autrefois, pas de foire sans coup de couteau. À l'auberge, on se devait de faire déborder le verre de l'invité. En s'asseyant, on avait piqué sous la table la coutelière, le long couteau pointu de Laguiole, pour le saisir aisément. Il fallait pouvoir le planter dans les côtes de l'autre si le propos venait à s'échauffer. Pourtant les buveurs en armes appartenaient à la confrérie des pénitents ! Ils portaient la croix et, pour un oui ou pour un non, s'adonnaient à la génuflexion. Quand saint François Régis, patron des dentellières, tint à les évangéliser, c'est souvent sous une pluie de coups qu'il dut accomplir sa sainte besogne. Dans le même esprit, en observateur attentif, le beau conteur auvergnat Henri Fourrât sut agiter sa plume. L'anecdote qui suit n'est pas sans rappeler celle racontée par Lucifugus Merklen à propos d'un cocu et d'une gouttière défectueuse : « On fait le conte d'un paysan embusqué dans le buisson, fusil au poing, au matin d'un dimanche. Il attend un voisin dont il a à se plaindre. Cependant, l'heure avance. Et tout soudain, entendant sonner les trois coups au clocher du bourg, il éclate : " Ah, le cochon ! Il va me faire manquer la messe!"»

Les populations de jadis, aux mours sauvages et délicieuses, possédaient le sens du divin et de l'exactitude. La paysannerie et les croquants ont des allures de vieilles gravures sur bois à l'encre encore fraîche. Quand midi sonne au carillon, nous dénichons la taverne du temps « décrit », prenant soin de regarder sous la table si une rapière ou un surin s'y cachent.

Entendu à l'Ame des poètes, le café où nous nous sommes retranchés : « Tu sais on ne fait que des conneries sur terre, quoi d'autre ? » Et puis : « Cette ville, c'est un mélange de curés, de bourgeois calfeutrés, de paysans montés à la ville et de fous. » Henri Fourrât la voyait presque du même oil : « Le Velay, voilà le royaume même des seigneurs brigands et des
pèlerins passants, des béates toutes bonnes, courbées sur leurs carreaux de dentellières, et des vieux sauvages qui rentrent de foire, chantant, gueulant, tenant toute la route, des menues lentilles vertes et des joyaux enrichis de grenat, des fades de la ravine et des fastes des monts. »

Après un verre de vin chaud accompagné d'un thon au gingembre et au poivre jeunet, de riz safrané et d'une estouffade de lapin, diligente visite de la cathédrale romane - l'évêque Le Breton et la Vierge noire, fierté de la cité, s'y reposent. Dédales et remarquable édifice. Un bas-relief représente un âne, cabriolant comme un lapin. Autour de nous, on s'active, en silence, à la prière. Faut-il rappeler l'esprit byzantin, oriental de la cathédrale? Faut-il rappeler qu'avec Paris, Arles et Vézelay, la cathédrale est un départ pour le pèlerinage qui mène à Santiago de Compostella - six cents kilomètres jusqu'à Roncevaux et sept cent cinquante de la frontière espagnole à Saint-Jacques-de-Compostelle ?

Plus loin, monsieur et madame Touristes portant bermuda et bâton de pèlerin pour madame, survêtement violet et appareil photo pour monsieur, s'activent au pied de l'église Saint-Michel-d'Aiguilhe. L'appareil photo est sur son pied. Monsieur actionne le déclencheur automatique et rejoint avec entrain sa moitié qui tient pourtant beaucoup de place sur la photo. L'opération chronomètre est répétée trois fois. A l'arrière-plan et en contre-plongée, la chapelle Saint-Michel demeure immuable. En haut du piton volcanique et touristique, un mendiant vêtu lui aussi d'un survêtement violet - l'attraction religieuse pousse-t-elle les individus à se parer d'une couleur cardinaliste ? - réclame sa part de gâteau. Nous évaluons l'escalade à plusieurs centaines de marches. Mendicité et alpinisme, le courageux mérite son aumône.

Dans la ville haute, les dentellières sont à leur poste, disposées avec méthode dans les colimaçons et les ruelles pittoresques. Elles sont, avec la lentille verte et fameuse, l'autre fierté désuète du Puy en Velay. Presque une appellation d'origine contrôlée. On les rencontre le plus souvent sur les cartes postales, quelquefois sur le pas des échoppes, terminant le napperon qui grossira le tas comme une pile de crêpes.
Au-dessus des dentellières, l'écriteau rituel semble forcer la main ou le porte-monnaie : « Ici pas de dentelle d'importation. » Quand bien même la dentelle serait importée ou mécanisée, on peut toujours faire semblant. Les vieilles échoppes d'antan sont fermées pour de bon.

Malgré ses qualités architecturales, ses ruelles et ses murs ocres ou rosés de belle facture, la ville qui mène en Espagne ne parvient pas à dévoiler son identité. Religieuse et pluvieuse, la cité mélange bigoterie et mystère, sacré et sorcier. Foi et tourisme aussi, ce qui n'est en aucun cas incompatible. Les rues et les façades historiques conservent une fraîcheur que l'opéra de la Bastille pourrait leur envier. Pourtant, l'habitant s'oblige à en rajouter dans le plâtre et le stuc. Attention au décorum. Cette ville qui croit aux miracles, ou croit y croire, est-ce la lave des plateaux volcaniques qui l'a ainsi pompéisée?

La rue Henri-Pourrat descend jusqu'au cimetière. À notre gauche, la vieille ville et ses colifichets touristico-religieux, boules de neige et Vierge noire, cierges et posters de saints patrons. À notre droite, en amont, le cimetière et les bigots que le Tout-Puissant a rappelés. Il suffit d'enjamber une ruelle pour passer du culte - et son denier - à l'éternité. Mieux qu'un lieu-dit. Au milieu du cimetière, c'est une jeune étudiante qui déballe des anecdotes mortuaires. Elle apprend aux touristes studieux et médusés que les pénitents de Saugues se rendent au Puy le vendredi saint. Là, ils envahissent les restaurants pour se gaver de cuisses de grenouilles préparées à leur intention. Le rapport avec les bénitiers ? Les touristes commentent, mais la guide reforme les rangs... Lorsqu'elle déclame « Le gitan et la leucémique », on croirait une nouvelle fable de La Fontaine. Chacun presse le pas et prête l'oreille... Front altier, visage pâle et grave, la guide se fait la voie avant d'insuffler ses boniments. Autour d'elle le groupe s'est resserré. Chut, ça commence...

Il y a quelques dizaines d'années, un gitan s'était amouraché d'une jeune fille du Puy en Velay. Malédiction, il apprend que sa bien-aimée est atteinte de leucémie. Notre homme ne se laisse pas impressionner. Il sait que l'amour est affaire de magie et conserve de sa grand-mère un grimoire - une pâle copie du Grand Albert - pour réveiller les morts. Visible uniquement aux solstices et un soir d'orage, précise le guide. La jeune femme s'épuise, ses veines bleuissent un peu plus chaque jour. Elle devient diaphane comme le linceul, se prépare pour le voyage a trépas... De son côté, notre bon gitan en profite pour réviser ses tours et ses formules. Misère, la bien-aimée rend l'âme ! Le gitan suit l'enterrement, repère le caveau où la morte doit reposer et prend son mal en patience. Au soir précisé par le livre de magie - orage, solstice et tous les ingrédients -, il revient au cimetière, crochète la porte de la chapelle et descend dans le caveau où s'entassent quatre cercueils. Muni d'une lanterne, il repère celui qu'il croit être le lit de son aimée. Dans le silence de la crypte il force le bois - grincement horrible du guide. A l'instant de glisser l'avant-bras dans le cercueil, c'est un corps décomposé et rieur qui lui apparaît... D'effroi, il lâche le couvercle. Sa main, écrasée par le poids, brise au passage plusieurs côtes de la défunte. Voilà notre gitan avec une main coincée dans la cage thoracique de celle dont il convoitait le cour. La lanterne tombe. Terrifié et aveugle, le couard ne parvient pas à extraire son bras de la boîte macabre. Cette fois, il comprend... La grande faucheuse lui fait du coude. Il se débat, hurle à tout-va, maudit dans le même instant sa grand-mère et l'amour... La guide fait silence... Son effet passé, elle poursuit sur le ton de la confidence. Un fossoyeur, trouvant la porte du caveau ouverte au matin, a retrouvé le gitan sur le sol. Presque sans vie...

À cet instant, il faut en convenir, la guide a gagné la partie. Le groupe est chancelant. La narratrice reprend son souffle et déclare, grave et solennelle, que le malheureux tient depuis trente ans des propos désordonnés dans l'hôpital psychiatrique où il est interné. On raconte même que certains soir de brume au cimetière...

Les touristes sceptiques sortent bourses et crapauds sans avarice. Soulagé ou inquiet, chacun paye la redevance, s'écarte au plus vite de la sinistre chapelle et quitte en silence le cimetière, après un dernier regard sur le caveau maléfique. Henri Fourrât aurait été flatté d'apprendre que son nom balisait la ruelle proche d'un cimetière et qu'on y racontait des histoires horribles, semblant sortir de ses propres contes. Comme dans un livre de magie les touristes ont disparu. Plus de passants, aucun habitant, personne. Au fait, comment appelle-t-on les habitants du Puy en Velay? Des puysatiers?

En quittant la ville et l'archevêché le plus riche de France - on nous l'a assuré -, on peut apercevoir le rocher Corneille qui donne la réplique à l'Aiguilhe. Ici encore la tartufferie de l'Histoire a jeté son dévolu sur le piton. On a érigé en son sommet une lourde Vierge à l'Enfant avec le bronze de plus de deux cents canons récupérés à Sébastopol. L'ensemble sulpicien rappelle que les guerres, d'Empire ou non, peuvent servir à racoler le pèlerin. C'est haut comme un phare, seulement ce n'est pas un phare et c'est moins beau. Découvrant sa première maison en dur, feu le clown Achille Zavatta s'était écrié : « Elle est bien cette baraque, mais elle manque de roulettes ! » C'est un peu l'impression que me donne Le Puy. Studieuse et pieuse, vissée et solide. Ordonnée. Une grande maison de notaire où, chose assez rare chez les notaires, on vous offre le vin chaud.

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Chemin Stevenson Le Puy en Velay Haute-Loire AuvergneSur la route
Traversant la Loire avant Coubon, je recense tous ces cours d'eau que je connais si mal. Nous avons acheté des cartes, beaucoup de cartes. Les Bleues 28360, 2736 E, 2737 E, 2738 E... De crainte de nous égarer, nous avons aussi acheté les cartes Michelin 76 et 80. Et une IGN 904... Daniel joue désormais les archivistes et se montre incollable sur le Massif central, la Haute-Loire où nous marchons, la Lozère, l'Ardèche et le Gard que nous ne tarderons pas à fouler. Aux arrêts forcés, je jette un oil à la Loire, à l'Allier et à tous les affluents. Les fleuves et les rivières se rencontrent, s'épousent et s'abandonnent, les affluents font gonfler les fleuves.

Toutes ces roches lumineuses, ces fils d'eau qui deviennent des courants, ces volcans apaisés, ces hauts plateaux venteux et déserts, et ce Sud qui déjà montre le bout de son nez, une géographie administrative - confondant régions et départements - les rassemble sous le nom de Cévennes. Floues et vastes, aussi apaisantes que mystérieuses, les Cévennes sont mille territoires, mille états - d'âme -, comme les lacs et les îles, les volcans et les nuits. On s'étonnera de ma naïveté et de ma poésie cahin-caha... Je suis un enfant d'école maternelle : je ne révise pas, j'apprends mes leçons de choses.

La nuit s'est déposée sur le Velay, quelque part en Haute-Loire, entre Nord et Sud. Marche muette. À la sortie du hameau de L'Holme, au détour d'une futaie, l'obscurité insistante force à l'arrêt. Quelques brindilles rassemblées et un vieux journal suffisent à faire un feu de fortune. Des tomates, du jambon d'Auvergne, des pommes et un café font office de table étoilée. Les yeux égarés sur les maigres flammes... Recroquevillés dans les sacs de couchage. La voilà, la belle étoile. Silence et lecture à basse voix du Voyage...

Et pourtant, alors même que je m'exaltais dans ma solitude, je pris conscience d'un manque singulier. Je souhaitais une compagne qui s'allongerait près de moi au clair des étoiles, silencieuse et immobile, mais dont la main ne cesserait de toucher la mienne. Car il existe une camaraderie bien plus reposante même que la solitude et qui, bien comprise, est la solitude portée à son point de perfection. Et vivre à la belle étoile avec la femme que l'on aime est de toutes les vies la plus totale et la plus libre.

Chemin Stevenson Le Puy en Velay Haute-Loire AuvergneStevenson songe à Fanny, la femme à venir. L'Américaine aventureuse. Fanny Osbourne, chercheuse d'or, mariée à un Texan et malheureuse. Fanny est peintre. C'est une héroïne. Ils se rencontrent en septembre 1876 à Grez-sur-Loing où s'est installée une colonie d'artistes, un autre Barbizon. Anglais, Américains. Fanny est accompagnée de sa fille Isobel, une adolescente qui tournera plus d'une tête de portraitiste, et de son fils Lloyd, qui ne sera pas étranger à la carrière littéraire de Stevenson.

C'est en partie à sa demande que l'Ecossais griffonnera, puis écrira L'île au trésor. Fanny est une femme de tête. Stevenson a vingt-six ans, elle dix de plus. Il s'entiche d'elle. Promenades en barque ou en forêt, conversations inavouables et si peu d'espoir. Mais que de promesses... Stevenson la suit à Paris, ses parents l'apprennent et l'obligent à regagner Edimbourg, où il se mure dans l'écriture. Fanny décide de regagner les Amériques afin de divorcer, laissant un jeune homme éperdu.

Retour en France, en août 1878. Stevenson prend la route des Cévennes; puisque le dehors guérit, le jeune marcheur va en attester... Il a entrepris le voyage pour voir clair. D'un côté une famille à contenter, une vie respectable, de l'autre la liberté et la conquête de Fanny Osbourne, l'aventurière incandescente. Le dehors guérit Stevenson met ses théories à l'épreuve comme des cataplasmes.

Chemin Stevenson Le Puy en Velay Haute-Loire AuvergneC'est en dormant à la belle étoile au pied du Mont Lozère, jubilant à l'observation du spectacle du monde, qu'il décide de retrouver la femme qu'il aime. La littérature lui sert de paraphe. Il songe et il signe. Il suffit de lire l'extrait, de deviner entre les lignes. Appelons le moment béni l'extrait « à la belle étoile avec la femme que l'on aime ». Chapitre intitulé « Une nuit dans la pineraie... » Stevenson se dévoile, se projette à la belle étoile avec la femme qu'il aime. L'aveu est concis, toutefois on peut imaginer que durant sa longue nuit, l'obsession dura plus longtemps qu'une courte phrase. Ce sont les seules pages de ce récit léger où Stevenson se découvre fleur bleue, couleur de la nuit qui l'entoure. À qui veut l'écouter, ou le lire, Stevenson confiera que Fanny se cache derrière chaque ligne. Seulement c'est invisible...

Chemin Stevenson Le Puy en Velay Haute-Loire AuvergneJusque tard dans la nuit je rêvasse en observant les nuages, relisant les extraits, anticipant et présageant de mon voyage. La biographie se déroule : après les Cévennes, Stevenson se fâche avec son père. Un an plus tard, en 1879, il décide de gagner la Californie pour retrouver Fanny qui s'apprête à divorcer. Un épouvantable voyage à travers l'Atlantique l'attend. Il manque de mourir plusieurs fois au milieu des émigrants. Le récit s'appelle La Route de Silverado. Un texte hallucinant - le mot est juste : c'est du réel pire que le réel. La traversée du continent jusqu'en Californie, avec Monterrey comme point de chute. Le mariage à San Francisco et la lune de miel dans une vieille mine désaffectée à Silverado.

En remettant « au propre » de sacrées impressions de voyage, Stevenson ignore qu'il ouvre une brèche sauvage que ses amis et autres ingrats vont chercher à reboucher avec hargne. Après l'Atlantique, Robert Lewis Balfour devient l'écrivain Stevenson et accumule les chefs-d'ouvre, les livres que l'on connaît et les autres. Les romans historiques écossais - écrits loin de l'Ecosse -, La Côte à Falesa, un récit moderne digne de Conrad, avant Conrad ! Stevenson écrit, fait table rase de l'Angleterre et de sa littérature mesurée. Henri James ne tarit pas d'éloges et correspond avec le brillant écrivain. Et chacun d'exposer sa théorie du roman. Le roman anglais et le roman moderne vont y gagner, assurément. Plus tard, Borges rendra hommage au romancier écossais, quelque chose comme : « Ce que j'aime le plus dans la vie, c'est le goût du café et la prose de Stevenson... » L'Angleterre corsetée qui faisait la fine bouche s'enorgueillit. Trop tard. L'aventurier a fait ses valises pour raison de santé. Et pour autre chose. Le voyage vers les mers du Sud peut commencer... Salutations !

L'Angleterre ne le reverra pas. Les Américains le lisent et le célèbrent. L'Écossais est payé au prix fort. Cap au sud ! Le voyage du vagabond avait commencé à l'adolescence sur les rivages déchiquetés de l'Ecosse, suivi son cours - d'eau - sur les rivières françaises, emprunté les chemins dont il est ici question. Et il était parti plus loin encore. Dans le désordre - comme l'errance -, New York, San Francisco et Point Lobos, des noms comme les pépites qu'il cherchera, quitte à y égarer sa santé et sa vie, des noms comme des pistes d'envol. Cévennes, Atlantique, Pacifique Sud. Autres mondes. Les alizés et l'air marin se montrèrent cléments avec notre homme, alors que la Chemin Stevenson Le Puy en Velay Haute-Loire Auvergneterre ferme l'empêchait de respirer - au propre comme au figuré. Sa santé inexistante l'obligea à prendre le large et à trouver refuge dans les Samoa, des cailloux du bout du monde. Lisez-le pour comprendre. Le raconteur d'histoire...

Dans le ciel de septembre, les goélettes et les hardis équipages ont remplacé les étoiles. Les constellations ont des allures de récifs multicolores. Stevenson, sa mère qui est du voyage, son Américaine et la tribu abandonnent l'Europe; ils appareillent pour les océans. Un atlas de nuages au-dessus de moi. Les brins d'étoiles ont le goût des îles... Les Samoa, les Marquises où Gauguin n'a pas encore tiré sa révérence. Je parle en dormant, rêvant aux navires, aux lâches amarres, comptant les archipels à défaut des moutons du ciel. Je me raconte souvent la même histoire, sans auditoire. La suite un autre soir, devant un autre feu et sous d'autres astres. J'imagine des départs...

Troisième jour de marche, 17 septembre. Fin d'après-midi, en direction du Monastier-sur-Gazeille.

Chemin Stevenson Le Puy en Velay Haute-Loire AuvergneBien qu'ayant séjourné presque un mois au Monastier, Stevenson ne juge pas utile d'insérer dans son livre les quelques chapitres consacrés à Pavant-voyage. Question d'équilibre, diront certains. Tant pis. En relisant son journal de route, je découvre des notes vives, instantanées, presque photographiques, entre ethnographie et gourmandise. L'Écossais sympathise avec tout ce qui bouge et boit avec tous ceux qui trinquent. Quelques jours avant le départ, Stevenson passe à table et le raconte à son ami Henley. Nous sommes en septembre 1878.
Je ne suis pas bien aujourd'hui, je suis incapable de travailler ou même d'écrire des lettres. Un colossal déjeuner hier, au Puy en Velay, m'a définitivement réglé mon compte, je crois; je suis sûr de n'avoir jamais autant mangé - une grosse tranche de melon, du jambon en gelée, un filet, une assiette de goujons, une poitrine et une cuisse de perdreau, des petits pois, huit écrevisses, du fromage du mont Dore, une pêche, une poignée de biscuits, des macarons et d'autres choses encore. Ça rappelle Gargantua; ça coûte trois francs par personne. Ce n'était pas lourd pour le porte-monnaie, mais je crains que cela ne se révèle inconsidéré pour le tabernacle de chair.
Chemin Stevenson Le Puy en Velay Haute-Loire AuvergneL'apprenti mangeur fait bacchanale et ribaude, se frappe la poitrine en guise de repentir. Le quidam en escapade sait à quel point le repas est salutaire, pas seulement pour le corps mais aussi pour l'esprit... Marcher c'est manger, rêver de manger. Chaque halte peut déboucher sur une terrine, chaque étape est l'occasion d'un simple festin. La nourriture fait l'homme. Elle fait aussi le marcheur. Sur ces plateaux venteux, humides, les marcheurs faméliques aux poches crevées, l'estomac dans les talons, réclament des soupes à l'oseille et des fromages de pays. La bouffe est un mot d'ordre.

Aujourd'hui, à cause de la pluie, nous avons passé de longues heures dans un café de village à observer le ciel, à deviser de l'Écossais qui gambade et témoigne de ses repas. Et pour l'accompagner nous nous sommes offert un plat chaud. Après les vents imprévisibles et les pluies froides des jours passés, les pas comptent double. Je m'invente des repas et choisis, pour les accompagner, les vins les plus justes... Chemin Stevenson Le Puy en Velay Haute-Loire Auvergne

Souvent l'étape est en vue et le marcheur cherche encore, dans l'immense cave de son cerveau, la bouteille qui saura mettre d'accord le magret ou le poisson de rivière. Otage au Liban, Jean-Paul Kaufmann avait, après sa libération, raconté comment on peut nourrir l'espoir. Avec ses camarades de cellule, ils évoquaient de grands vins de Bordeaux et pensaient à la Bible.

Depuis, l'homme libre voyage au long cours, des Kerguelen à Longwood, sur l'île de Sainte-Hélène. Moi qui ne connais que la liberté, je garde le conseil de monsieur Kaufmann et ses livres, précieux comme des présents, et m'applique à lui rendre hommage. Je suis libre et, Dieu ou pas, qu'on nous offre souvent des mots et du vin. Extrait de "Belles étoiles" Avec Stevenson dans les Cévennes, collection Gulliver, dirigée par Michel Le Bris, Flammarion. Commander le livre Chemin Stevenson Le Puy en Velay Haute-Loire Auvergne

L'Etoile Maison d'hôtes à La Bastide Puylaurent entre Lozère, Ardèche et Cévennes

Ancien hôtel de villégiature avec un magnifique parc au bord de l'Allier, L'Etoile se situe à La Bastide-Puylaurent entre la Lozère, l'Ardèche et les Cévennes dans les montagnes du Sud de la France. Au croisement des GR7, GR70 Chemin Stevenson, GR72, GR700 Voie Régordane (St Gilles), les sentiers Cévenol, Gorges de l'Allier, Roujanel, Montagne Ardéchoise, Margeride, Gévaudan et des randonnées en étoile à la journée. Idéal pour un séjour de détente.